Vacances, 15 jours, Corse
Quinze jours
en Corse. C'est à la fois beaucoup et trop peu. Beaucoup, parce que l'île de
Beauté offre une densité de paysages, de cultures et d'émotions que peu de
territoires méditerranéens peuvent revendiquer à égalité. Trop peu, parce que
la Corse résiste aux voyageurs pressés, révèle ses trésors avec une lenteur
délibérée et garde toujours quelque chose en réserve pour une prochaine visite.
Deux semaines constituent pourtant la durée idéale pour embrasser les deux
départements de l'île sans sacrifier la profondeur au profit de la quantité.
Des calanques de Piana aux aiguilles de Bavella, du désert des Agriates aux
ruelles de Bonifacio, des villages perchés de la Balagne aux gorges de la
Restonica, cet itinéraire en quinze étapes construit un portrait fidèle et
nuancé d'une île qui ne ressemble à nulle autre.
Jours 1 et 2 : Ajaccio, la cité impériale en guise d'ouverture
La plupart
des visiteurs arrivent en Corse par Ajaccio, capitale de l'île et porte
d'entrée naturelle de la Corse du Sud. Deux jours suffisent à en saisir le
caractère, sans toutefois l'épuiser. La ville natale de Napoléon Bonaparte
porte cet héritage avec une fierté tranquille. Les statues de l'Empereur ponctuent
la ville, place du Casone, place du Diamant, comme autant de rappels discrets
d'une destinée qui a dépassé les frontières de l'île.
Le premier jour appartient au centre historique. Le cours Napoléon, artère principale de la ville, mène naturellement vers le vieux port et la citadelle du XVIe siècle. Le musée Fesch, installé dans un palais du XIXe siècle, abrite l'une des plus belles collections de peintures italiennes de France après le Louvre, avec des œuvres de Titien, Botticelli et Véronèse. Le marché du boulevard du Roi-Jérôme, animé dès l'aube, est l'endroit où acheter charcuteries fermières, fromages de brebis et confitures de figues.
Le deuxième
jour invite à longer la route des Sanguinaires vers l'ouest. Cette corniche
côtière, l'une des plus belles de Méditerranée, mène jusqu'aux quatre îlots de
porphyre rouge qui ferment le golfe au nord. La tour génoise de la Parata,
dressée sur son promontoire, offre un panorama sur la mer et les îles dont la
lumière de fin d'après-midi fait une chose à part. Les plages qui jalonnent la
route, Saint-François, Capo, Ricanto, sont accessibles facilement et permettent
une première immersion dans les eaux corses.
Les promenades en catamaran aux îles Sanguinaires, Ajaccio vue depuis la mer
Il y a une façon de quitter Ajaccio qui efface d'un seul coup toutes les idées reçues sur la Corse balnéaire. C'est celle qui consiste à monter à bord d'un catamaran en milieu de matinée, cap au nord-ouest, en direction des îles Sanguinaires. La ville s'éloigne lentement, la citadelle rétrécit, et le golfe d'Ajaccio révèle progressivement ses dimensions réelles, bien plus vastes qu'elles n'apparaissent depuis le rivage.
Les îles Sanguinaires, archipel de quatre îlots de porphyre rouge posés à l'entrée nord du golfe, doivent leur nom aux teintes flamboyantes qu'elles arborent au coucher du soleil. Le rouge de la roche vire alors à l'orange profond, au violet, au cramoisi, dans une succession de nuances que la photographie restitue imparfaitement. Les marins génois qui longeaient ces côtes depuis des siècles avaient l'œil pour les baptiser.
La promenade en catamaran depuis le port d'Ajaccio dure généralement une demi-journée ou une journée complète selon les formules proposées par les prestataires du port Tino Rossi. La stabilité du multicoque rend la navigation agréable même pour les passagers peu habitués à la mer. Le filet avant, tendu entre les deux coques, est l'endroit idéal pour s'allonger et observer le fond marin défiler en transparence sous la surface.
La route des Sanguinaires longe d'abord la côte ajaccienne, défilant devant les plages de la ville et les villas qui s'accrochent aux collines. La Parata, promontoire sur lequel se dresse une tour génoise du XVIe siècle, marque l'entrée de l'archipel. Le catamaran ralentit à l'approche des îlots pour permettre l'observation de la faune marine depuis le pont. Les dauphins, présents régulièrement dans les eaux du golfe, accompagnent parfois l'embarcation sur quelques centaines de mètres dans un ballet aussi imprévisible que mémorable.
La grande île Sanguinaire, la seule accessible à la visite, abrite un phare en activité et les vestiges d'une ancienne lazaret où les navires suspects de transporter des maladies contagieuses étaient mis en quarantaine. Alphonse Daudet y séjourna en 1869 et en fit le cadre de ses célèbres Lettres de mon Moulin, contribuant à inscrire ces îles dans l'imaginaire littéraire français. Se promener sur les sentiers caillouteux de l'île, entre les euphorbes et les lentisques, en contemplant la mer dans toutes les directions, procure un sentiment d'isolement que la proximité d'Ajaccio rend presque paradoxal.
L'arrêt baignade dans une crique abritée de l'archipel est le clou de la promenade. L'eau, protégée du mistral par les îlots, atteint une transparence et une chaleur remarquables en été. Les fonds rocheux, colonisés de gorgones et d'oursins, se visitent masque au visage avec une facilité qui surprend les snorkeleurs débutants. Le retour vers Ajaccio s'effectue en fin d'après-midi, avec le soleil dans le dos et la ville qui se rapproche lentement, dorée et apaisée dans la lumière déclinante.
Jours 3 et 4 : Porto et les calanques de Piana, la Corse volcanique
La route qui
relie Ajaccio à Porto, en longeant la côte ouest, est l'une des plus
spectaculaires de l'île. Elle serpente entre falaises, maquis odorant et
criques désertes, offrant des panoramas successifs qui rendent la progression
lente mais inoubliable. Porto, village niché au fond d'un golfe classé au
patrimoine mondial de l'UNESCO, est le point de départ idéal pour explorer les
calanques de Piana.
Ces formations rocheuses de porphyre rouge, sculptées par des millions d'années d'érosion marine et éolienne, composent un paysage d'une originalité absolue. Les calanques se visitent à pied par des sentiers balisés qui serpentent entre les blocs, ou en optant pour une excursion en bateau vers les calanches de Piana pour en découvrir la démesure verticale depuis la mer." balisés qui serpentent entre les blocs, ou depuis la mer en bateau, perspective qui révèle la démesure verticale des falaises. La lumière du soir, qui embrase le rouge de la roche en nuances d'orange et de violet, transforme le site en tableau vivant d'une beauté presque irréelle.
Le deuxième
jour à Porto s'organise autour d'une excursion vers la réserve naturelle de
Scandola, accessible uniquement par la mer. Cette zone protégée depuis 1975,
première réserve terrestre et marine de France, abrite des espèces endémiques
dans des conditions de préservation exceptionnelles. Les balbuzards pêcheurs
nichent dans les falaises basaltiques. Les mérous atteignent des tailles
témoignant de décennies sans pression de pêche. Les grottes marines, colorées
de violet et d'orange par les algues corallines, ouvrent sur des espaces
intérieurs d'une beauté architecturale saisissante.
Jours 5 et 6 : Calvi et la Balagne, entre citadelle et villages perchés
Calvi
s'impose comme l'une des villes les plus séduisantes de la Corse. Sa citadelle
génoise, perchée sur un promontoire qui avance dans la mer, domine une baie de
six kilomètres de sable blond dont la réputation n'est plus à faire. La haute
ville mérite une exploration minutieuse, ruelles étroites, cathédrale baroque,
maison présumée de Christophe Colomb, vue panoramique sur le golfe depuis les
remparts.
La Balagne, arrière-pays de Calvi, est une région de collines couvertes d'oliviers, de vignes et de vergers que ponctuent des villages perchés d'une beauté architecturale remarquable. Sant'Antonino, souvent classé parmi les plus beaux villages de France, s'accroche à son piton rocheux à quatre-vingt-dix mètres d'altitude. Pigna, village réhabilité depuis les années soixante-dix, est devenu un foyer de l'artisanat et de la musique corse. Les ateliers de luthiers et de céramistes y perpétuent des traditions ancestrales. Le soir, des concerts de polyphonies corses résonnent dans les ruelles pavées avec une intensité émotionnelle particulière.
Le petit
train qui relie Calvi à l'Île-Rousse en longeant la côte, surnommé
affectueusement U Trinichellu, est une façon poétique de découvrir le littoral
de la Balagne. Les trente kilomètres de voie ferrée traversent des paysages
successifs de pinèdes, de criques désertes et de villages côtiers, à une
vitesse qui oblige à regarder.
La randonnée de la Revellata à Calvi, le bout du monde à portée de chaussures
La presqu'île de la Revellata, qui ferme le golfe de Calvi par son extrémité nord-ouest, est l'un de ces endroits que les guides de voyage mentionnent en passant et que les marcheurs confirmés gardent jalousement pour eux. La randonnée qui mène depuis la ville jusqu'au phare du cap, en longeant la côte sauvage, est une des plus belles balades côtières de toute la Haute-Corse, accessible à tout marcheur disposant d'une paire de chaussures adaptées et de quelques heures devant soi.
Le départ s'effectue depuis la plage de Calvi, à l'extrémité nord de la baie. On longe d'abord le bord de mer sur quelques centaines de mètres avant d'attaquer la montée qui grimpe vers le plateau de la Revellata. Le sentier, bien tracé mais parfois rocailleux, traverse un maquis dense et odorant où se mêlent cistes, lavandes maritimes, romarins et immortelles jaunes. Au printemps, la floraison transforme ce plateau en tapis de couleurs dont le parfum accompagne les marcheurs jusqu'au sommet.
La montée prend une vingtaine de minutes depuis le bas de la presqu'île. La vue sur la baie de Calvi s'ouvre progressivement dans le dos du marcheur au fil de la progression. La citadelle génoise apparaît dans son intégralité depuis les premiers replats, posée sur son promontoire comme une maquette parfaite. Le golfe, avec ses six kilomètres de sable et ses eaux turquoise, se révèle dans ses proportions réelles, tableau que les piétons de la marine ne peuvent apercevoir faute de recul suffisant.
Le plateau de la Revellata abrite le Centre d'Océanologie de Méditerranée, station de recherche scientifique qui étudie l'écosystème marin du golfe depuis plusieurs décennies. Les bouées et instruments de mesure ancrés au large témoignent d'un travail de longue haleine sur la qualité des eaux et la biodiversité côtière. Le sentier contourne les installations de la station et reprend sa progression vers le phare, visible depuis plusieurs kilomètres.
La dernière portion de la randonnée longe la côte exposée au large, celle qui fait face à la haute mer et non au golfe abrité. Le contraste est saisissant. Les vagues, même par temps calme, viennent mourir sur les rochers avec une énergie que le marcheur ressent dans ses pieds à travers le sol. La végétation, battue par les vents dominants, rase le sol en formes sculptées par des décennies d'exposition. Les mouettes et les cormorans nichent dans les anfractuosités rocheuses, indifférents au passage des humains.
Le phare blanc du cap de la Revellata, en activité, marque l'extrémité de la presqu'île. Depuis ce belvédère naturel, le regard embrasse simultanément la baie de Calvi au sud, le désert des Agriates au nord-est et la pleine mer à l'ouest. Par temps clair, la Sardaigne et l'île d'Elbe se dessinent à l'horizon dans un bleu légèrement plus dense que celui du ciel. Le retour par le même sentier, avec cette fois la citadelle de Calvi dans le champ de vision tout au long de la descente, confirme que cette randonnée de deux heures aller-retour est l'une de celles dont on parle encore longtemps après être rentré.
Jours 7 et 8 : Bastia et le Cap Corse, l'île dans l'île
Bastia, capitale économique de la Corse et première ville de l'île par le nombre d'habitants, s'impose comme une destination à part entière souvent négligée par les visiteurs pressés de rejoindre les plages du sud. C'est une erreur. Le vieux port, avec ses maisons hautes aux facades ocre et ses restaurants de poissons, dégage une atmosphère méditerranéenne authentique que les stations balnéaires peinent à reproduire. La citadelle de Terra Nova, quartier génois perché au-dessus du port, abrite le musée de Bastia et des ruelles qui semblent indifférentes au XXIe siècle.
Le Cap Corse
s'étend au nord de Bastia comme un doigt pointé vers le continent. Cette
presqu'île de quarante kilomètres de long, avec sa chaîne de montagne centrale
culminant à plus de mille deux cents mètres, est la Corse dans sa version la
plus concentrée et la plus sauvage. Les marines pittoresques, Erbalunga,
Macinaggio, Centuri, s'ouvrent sur la mer par leurs ports de pêche et de
plaisance. Les tours génoises qui jalonnent le littoral rappellent les siècles
où les incursions barbaresques menaçaient les côtes. Le vignoble du Patrimonio,
au pied du cap, produit des vins reconnus dont le muscat AOC est une spécialité
incontournable.
Jours 9 et 10 : Corte et le centre montagneux, la Corse profonde
Corte,
ancienne capitale de la Corse indépendante sous Pascal Paoli au XVIIIe siècle,
occupe une position centrale dans la géographie physique et symbolique de
l'île. La citadelle qui domine la ville depuis son éperon rocheux abrite le
musée de la Corse, institution culturelle majeure qui retrace l'histoire et les
traditions insulaires avec une scénographie remarquable. La statue de Pascal
Paoli veille sur la place principale avec la sérénité des figures historiques
définitivement intégrées au paysage.
La vallée de
la Restonica, qui s'ouvre au sud-ouest de Corte, est l'une des randonnées les plus
populaires de l'île. Le sentier qui mène aux lacs de Melu et Capitellu grimpe à
travers une forêt de pins laricio et de hêtres avant d'atteindre des lacs
glaciaires encadrés de parois rocheuses. L'effort est récompensé par une
baignade dans une eau d'une pureté glaciale et des panoramas sur les sommets
environnants.
Le lac de Nino, accessible depuis Calacuccia ou Corte par des sentiers plus exigeants, révèle un plateau de haute montagne couvert de pozzines, ces pelouses humides typiques de la montagne corse où paissent des chevaux en liberté. Le Monte Cinto, point culminant de la Corse à deux mille sept cent dix mètres, se distingue à l'horizon comme un rappel que l'île de Beauté est d'abord une montagne méditerranéenne.
Jours 11 et 12 : Porto-Vecchio et ses plages, le luxe naturel du sud
Porto-Vecchio
est l'une de ces villes qui tiennent leurs promesses. Troisième ville de Corse,
elle concentre en été une animation internationale qui la transforme en
capitale informelle de la fête insulaire. La haute ville génoise, perchée
au-dessus du golfe, conserve son caractère malgré l'affluence. Les ruelles
pavées abritent des Les tables gastronomiques et les hôtels de luxe de Porto-Vecchio témoignent d'un certain art de vivre méridional. qui
témoignent d'un certain art de vivre méridional.
Les plages
du golfe de Porto-Vecchio constituent l'argument massue de la destination.
Palombaggia, avec son sable blanc d'une finesse improbable et ses pins parasols
penchés par le vent, est régulièrement classée parmi les plus belles plages
d'Europe. Santa Giulia forme une lagune presque fermée dont les eaux peu
profondes et transparentes conviennent à toutes les générations. Rondinara, en
forme de coquillage parfait, séduit par son isolement relatif et la clarté
exceptionnelle de son eau. Ces plages méritent d'y consacrer deux jours sans remords.
Jours 13 et 14 : Bonifacio et les îles Lavezzi, l'extrême sud
Bonifacio
est une expérience à part dans un voyage en Corse. La cité perchée sur ses
falaises de calcaire blanc, à l'extrême pointe sud de la France, appartient à
une autre dimension temporelle. La haute ville, entourée de ses remparts
génois, est un labyrinthe de ruelles étroites où les maisons hautes se
rejoignent par des arcs au-dessus des passages. L'escalier du Roi d'Aragon,
taillé à même la falaise, descend vertigineusement vers la mer en offrant des
vues sur les bouches de Bonifacio et la Sardaigne visible à l'horizon.
Les îles
Lavezzi, accessible en vingt minutes de bateau depuis le port, constituent la
réserve naturelle nationale la plus méridionale de France. Ces îlots
granitiques aux formes érodées, entourés d'une eau turquoise d'une limpidité
confondante, abritent une faune et une flore marines exceptionnellement
préservées. Les plages de sable blanc qui bordent certains îlots invitent à une
baignade dans des conditions proches de la perfection. Le retour vers Bonifacio
en fin d'après-midi, avec la citadelle qui se détache sur le ciel rougeoyant,
laisse une impression durable.
Jour 15 : les aiguilles de Bavella, l'adieu en altitude
Le dernier
jour appartient à Bavella. Ce massif montagneux de la Corse du Sud, dont les
aiguilles de granite rose se découpent sur le ciel comme une cathédrale
naturelle, constitue l'un des sites les plus photographiés de l'île. La route
qui y mène depuis Porto-Vecchio ou Solenzara traverse des paysages forestiers
de pins laricio centenaires avant d'atteindre le col de Bavella à mille deux
cents mètres d'altitude.
Les sentiers qui rayonnent depuis le col offrent des randonnées adaptées à tous les niveaux. Le tour des aiguilles, itinéraire d'une journée, permet de les contempler sous tous leurs angles. Les piscines naturelles de la Purcaraccia, accessibles par un canyon aux parois lisses, offrent des baignades dans une eau d'une pureté absolue. Le canyoning y est pratiqué par des prestataires professionnels qui encadrent la descente avec sérieux et enthousiasme.
Quitter la Corse depuis Figari ou Ajaccio après quinze jours d'immersion dans cette île si singulière, c'est emporter avec soi un inventaire d'images, de saveurs et d'émotions qui résistent au temps. La mer turquoise de Palombaggia, le silence des ruelles de Bonifacio la nuit, l'odeur du maquis au soleil, la polyphonie entendue par hasard dans un village de la Balagne. La Corse ne se visite pas, elle s'absorbe. Et quinze jours ne suffisent jamais tout à fait à en faire le tour.







