Quand la Corse se dévoile loin des rivages
La Corse que
tout le monde connaît est celle des plages. Celle des golfes turquoise, des
criques secrètes, des marinas animées en juillet et des parasols colorés sur le
sable blanc. Mais il existe une autre Corse, plus secrète, plus austère et
infiniment plus surprenante, celle du centre, vaste territoire de montagnes, de
forêts millénaires, de villages de granit accrochés aux crêtes et de vallées
creusées par des torrents au caractère bien trempé. Le centre Corse est une
invitation au dépaysement absolu. Ici, les reliefs dépassent les deux mille
mètres, les châtaigniers centenaires forment des voûtes végétales que le soleil
perce à peine, et le silence a cette densité particulière des endroits restés à
l'écart du monde. Pour ceux qui veulent comprendre l'âme profonde de l'île,
c'est ici qu'il faut chercher. Et c'est ici qu'ils trouveront.
Le GR20 et les sentiers de montagne, la Corse verticale dans toute sa splendeur
Le GR20 est
une légende. Classé parmi les plus beaux et les plus exigeants sentiers de
grande randonnée d'Europe, il traverse la Corse du nord au sud en s'attardant
longuement sur les hauteurs du centre de l'île, là où les paysages atteignent
une dimension que l'on ne s'attendait pas à trouver en Méditerranée. Entre
Vizzavona, qui marque la charnière entre la partie nord et la partie sud du
tracé, et les sommets environnants, le marcheur évolue dans un univers de
crêtes rocheuses, de lacs d'altitude aux reflets d'acier et de névés qui
persistent parfois jusqu'en juillet.
Vizzavona elle-même constitue un point de départ idéal pour ceux qui souhaitent s'initier à la randonnée de montagne en centre Corse sans s'engager sur la totalité du GR20. Accessible par le train Ajaccio-Bastia, ce petit bourg forestier est entouré d'une forêt de pins laricio d'une beauté saisissante, l'une des plus belles pinèdes de France, dont les troncs rouges s'élancent vers une canopée dense que traversent des rais de lumière blonde en fin d'après-midi. La cascade des Anglais, accessible en une heure de marche depuis la gare, est l'une des excursions les plus populaires du centre Corse, et sa popularité se justifie pleinement, l'eau glacée dévale en cascades successives sur des rochers polis, formant des vasques naturelles où la baignade, en été, relève du bonheur simple et parfait.
Pour les
randonneurs plus aguerris, l'ascension du Monte d'Oro depuis Vizzavona est une
journée d'effort et de beauté dont on revient transformé. Le sommet à 2 389
mètres offre un panorama qui embrasse simultanément la mer Tyrrhénienne à
l'est, le golfe d'Ajaccio à l'ouest, et l'ensemble du massif central corse dans
toute sa rudesse minérale. Ce genre de vue réconcilie avec l'idée que la
montagne corse est l'égale des plus grands massifs alpins, à ceci près qu'elle
se baigne les pieds dans la Méditerranée.
Les sentiers du Parc Naturel Régional de Corse, qui couvre une large partie du centre de l'île, proposent des itinéraires balisés pour tous les niveaux. Des familles aux alpinistes confirmés, le centre Corse distribue généreusement ses paysages à ceux qui acceptent de chausser des chaussures de marche et de lever les yeux du téléphone.
Le GR20 en courant, quand le centre Corse devient un terrain de jeu extrême
Il y a ceux
qui marchent le GR20 en quinze jours, sac au dos, étape par étape, savourant
l'effort et le paysage à parts égales. Et puis il y a ceux qui courent. Des
athlètes d'un genre particulier, mi-alpinistes mi-fondeurs, qui avalent ce
tracé mythique du centre Corse en quelques jours à peine, transformant l'une
des grandes randonnées européennes en un défi de trail running d'une intensité
rare. Entre ces deux extrêmes, toute une communauté de coureurs de montagne a
fait du GR20 son terrain d'entraînement de prédilection, une école de rigueur
et de beauté sauvage.
Courir le
GR20, ou même certaines de ses étapes centrales, n'est pas une activité
anodine. Le dénivelé cumulé sur l'ensemble du tracé dépasse les vingt mille
mètres de dénivelé positif. Les passages techniques sur les crêtes de granit,
les névés en début de saison, les traversées de torrents sans pont et les
portions exposées au-dessus des deux mille mètres exigent une maîtrise
technique, une condition physique sérieuse et une connaissance des spécificités
du milieu alpin montagnard. Le centre Corse ne pardonne pas l'improvisation, et
les coureurs qui s'y aventurent sans préparation en font souvent l'amère
expérience.
Pourtant, pour les pratiquants aguerris, le GR20 en mode trail offre une immersion dans les paysages du centre de l'île d'une intensité incomparable. Courir au lever du soleil sur les crêtes entre le refuge de Ciottulu di i Mori et le col de Verghio, dans la lumière froide du petit matin qui embrase progressivement les sommets environnants, est une expérience sensorielle que nul autre sport de montagne ne peut reproduire à l'identique. La vitesse, paradoxalement, n'efface pas les détails, elle les fait surgir autrement, dans une succession d'images vives et précises que la mémoire grave plus profondément qu'on ne l'imaginerait.
La course sur le GR20 a également donné naissance à des épreuves organisées qui attirent
des coureurs du monde entier. La Tra Corsica, qui traverse l'île du nord au sud
en s'appuyant en grande partie sur le tracé du GR20, est l'une des courses de
trail les plus exigeantes et les plus convoitées d'Europe. Chaque édition
rassemble des centaines de participants qui viennent mesurer leurs jambes et
leur mental à la rudesse du centre Corse, sous le regard impassible des sommets
qui ont vu passer des générations de bergers et de résistants avant eux.
Pour les
coureurs moins compétitifs qui souhaitent simplement explorer le centre Corse à
un rythme soutenu, des agences spécialisées proposent des séjours trail au
départ de Corte ou de Vizzavona, avec hébergement en refuge ou en gîte d'étape,
accompagnement par un guide de montagne et itinéraires adaptés au niveau de
chacun. Une façon de vivre la montagne corse autrement, avec les pieds légers et
le cœur grand ouvert.
Corte et la Restonica, capitale de l'intérieur et gorges d'exception
Impossible
d'évoquer le centre Corse sans s'arrêter à Corte. Cette ville perchée sur un
éperon rocheux au confluent du Tavignano et de la Restonica est à la fois la
capitale symbolique de la Corse intérieure et l'un des sites les plus
impressionnants de l'île. La citadelle, construite au XVe siècle et seule
forteresse du centre jamais prise par les Génois, domine la ville depuis une
hauteur vertigineuse. On la regarde d'en bas avec une forme de respect mêlé
d'incrédulité, comment a-t-on pu bâtir là-haut, sur ce rocher nu, une
forteresse de cette taille ?
La ville
haute de Corte, avec ses ruelles étroites pavées de schiste, ses maisons aux
volets délavés et ses terrasses qui surplombent les gorges, possède une
atmosphère unique en Corse. Ce n'est pas une ville touristique au sens
commercial du terme. C'est une ville vivante, universitaire, attachée à son
identité avec une fierté qui se lit sur les murs comme dans les conversations.
Le musée de la Corse, installé dans l'ancienne caserne de la citadelle, propose
une plongée dans l'histoire, les traditions et la culture insulaire d'une
qualité muséographique remarquable.
Les gorges de la Restonica, qui s'ouvrent à quelques kilomètres de Corte, sont l'une des merveilles naturelles du centre de l'île. La route remonte la vallée encaissée entre des parois de granit vertigineuses que le torrent a sculptées pendant des millénaires. En été, on laisse la voiture au parking et on monte à pied vers les lacs de Melo et de Capitello, deux joyaux d'altitude dont les eaux d'un bleu-vert intense semblent irréelles dans leur écrin de rochers. Le lac de Melo, à 1 711 mètres, est accessible en une heure et demie de marche depuis le terminus de la route. Le lac de Capitello, plus haut et plus sauvage, demande un effort supplémentaire mais se mérite par un panorama d'une beauté absolue.
S'asseoir au
bord du lac de Melo par une journée claire, les pieds dans l'herbe rase des
pozzines, à regarder les reflets des crêtes dans l'eau immobile, est une de ces
expériences silencieuses qui rendent le voyage en centre Corse inoubliable.
La Castagniccia, un territoire de châtaigniers, de chapelles et de mémoire
À l'est du
centre Corse, au-delà des crêtes qui séparent l'intérieur du littoral oriental,
la Castagniccia déroule un paysage totalement différent de la montagne minérale
des sommets. C'est un territoire végétal, dense, humide, presque mélancolique
dans sa beauté, dominé par les châtaigniers. Des milliers de châtaigniers,
centenaires pour la plupart, qui forment des forêts continues sur les flancs de
collines arrondies, leurs troncs noueux et leurs frondaisons généreuses créant
une ambiance de sous-bois feutrée et parfumée.
La châtaigne
a nourri la Corse pendant des siècles. Elle était la farine des pauvres, le
pain des montagnards, le fondement d'une économie rurale qui a structuré des
générations de villages. Aujourd'hui, cette farine de châtaigne corse bénéficie
d'une appellation d'origine protégée et se retrouve dans toute la gastronomie
locale, la polenta corse, la charcuterie des cochons élevés sous les
châtaigniers, les bières artisanales, les gâteaux traditionnels comme le
fiadone ou le castagnacciu. Explorer la Castagniccia, c'est aussi se promener
dans une histoire alimentaire et culturelle d'une grande richesse.
Les villages de cette région, La Porta, Piedicroce, Carcheto, Morosaglia, sont parmi les mieux préservés de l'île. Leurs églises baroques aux façades de schiste sombre cachent des intérieurs ornés de boiseries et de tableaux qui témoignent d'une foi vigoureuse et d'une prospérité ancienne. La Porta abrite peut-être le plus beau clocher baroque de Corse, une tour élancée aux proportions parfaites qui se détache sur le vert profond des châtaigniers avec une élégance surprenante dans ce contexte rural.
Morosaglia
est le village natal de Pascal Paoli, le père de la nation corse, dont la
maison natale est aujourd'hui un musée sobre et émouvant. S'y rendre, même
brièvement, permet de mesurer la profondeur du lien entre ce territoire
intérieur et la conscience identitaire corse, un lien qui dépasse le simple
attachement au paysage pour toucher quelque chose de plus fondamental.
Le trail Via Romana, sur les traces des légions au cœur de la Corse
Moins connu
que le GR20 mais tout aussi fascinant à sa manière, le trail Via Romana
emprunte une partie de l'ancien réseau de chemins muletiers et de pistes
historiques qui sillonnaient autrefois le centre Corse pour relier les villages
entre eux, les bergeries aux bourgs et les côtes aux hauteurs. Ce tracé porte
un nom évocateur qui renvoie aux routes romaines, ces artères de pierre
construites pour traverser et administrer un territoire que les légions de Rome
ont occupé sans jamais vraiment maîtriser dans ses replis les plus sauvages.
La Via Romana traverse certains des paysages les plus représentatifs du centre de l'île, des forêts de châtaigniers séculaires dont les troncs contorsionnés projettent des ombres théâtrales sur les chemins couverts de feuilles mortes, des crêtes de schiste avec vues plongeantes sur les vallées encaissées du Tavignano et du Vecchio, des hameaux abandonnés dont les ruines de granite se fondent progressivement dans la végétation avec une lenteur mélancolique. Courir ou marcher vite sur ces chemins anciens, c'est superposer deux temporalités, celle du corps en mouvement dans le présent, et celle de la pierre et du silence qui appartiennent à une Corse de plusieurs siècles passés.
Le tracé de
la Via Romana est particulièrement apprécié des trailer qui cherchent une
alternative moins minérale et moins exposée que le GR20. Les sentiers y sont
plus enveloppés, plus forestiers, traversant des zones d'ombre fraîche en été
où le coureur peut reprendre son souffle à l'abri de la chaleur. Les points de
ravitaillement sont rares, ce qui impose une autonomie alimentaire et hydrique
sérieuse, mais quelques villages habités jalonnent le tracé et permettent de
remplir les bidons à une fontaine fraîche et de croiser le regard curieux d'un
ancien assis devant sa porte.
L'aspect
culturel et historique de la Via Romana constitue une dimension supplémentaire
qui distingue ce trail des autres itinéraires de montagne. Des panneaux
discrets signalent ici un four à pain communal en ruines, là une chapelle romane
du XIIe siècle dont la façade de schiste gris résiste aux siècles avec une
solidité tranquille, ou encore un pont génois à arche unique qui enjambe un
torrent avec une grâce architecturale que l'on s'étonne encore de trouver dans
ce contexte sauvage. La Via Romana est une invitation à courir avec les yeux
grands ouverts, à ralentir parfois sans culpabilité pour poser la main sur une
pierre ancienne et laisser l'histoire du centre Corse s'infiltrer entre deux
foulées.
Des
événements trail organisés sur ce tracé ou des portions de celui-ci ont émergé
ces dernières années, portés par l'engouement croissant pour les courses à pied
en montagne et par la reconnaissance progressive de ce patrimoine de sentiers
historiques. Ils attirent un public mêlé de sportifs locaux et de coureurs
continentaux qui découvrent par cette porte d'entrée athlétique une Corse
intérieure qu'ils n'auraient peut-être pas explorée autrement. Une belle façon,
au fond, de marcher dans les pas de l'histoire en y mettant la cadence du présent.
Randonnée et baignade dans les gorges du Tavignano et du Vecchio
Le centre
Corse est sillonné de gorges. Des gorges profondes, taillées dans le granit et
le schiste par des torrents aux crues puissantes et aux étiages cristallins,
qui constituent certains des plus beaux terrains de jeu naturels de l'île pour
les amateurs de randonnée aquatique et de canyoning.
Les gorges du Tavignano, au départ de Corte, sont l'une des grandes randonnées de fond de vallée de la Corse. Le sentier longe le torrent pendant plusieurs heures, traversant des zones d'ombre fraîche, des plages de galets entre deux marmites naturelles, des passages taillés dans la roche et des ponts de bois rustiques qui enjambent les flots. La couleur de l'eau du Tavignano, un vert émeraude profond dans les zones calmes, un blanc d'écume dans les rapides, est une constante source d'émerveillement. On peut s'y baigner en été dans des conditions de pureté et de fraîcheur que les plages bondées ne peuvent pas offrir.
Plus au sud,
les gorges du Vecchio constituent un autre secteur de prédilection pour les
randonneurs du centre Corse. Le viaduc du Vecchio, construit par Gustave Eiffel
en 1894 pour permettre au train de franchir ces gorges vertigineuses, est un
monument technique et esthétique qui mérite une attention particulière. Depuis
le sentier qui court sous les arches métalliques, la vue sur les gorges et sur
le train qui passe à intervalles réguliers produit un sentiment de décalage
temporel savoureux.
Le canyoning
dans ces gorges est une activité proposée par plusieurs prestataires locaux
basés à Corte ou dans les villages environnants. Combinant marche, nage,
glissades sur les rochers polis et sauts encadrés, il permet d'explorer le lit
des torrents d'une façon que la simple randonnée ne peut pas offrir. Une façon
de comprendre physiquement que le centre Corse est un territoire qui se vit
avec tout le corps, pas seulement avec les yeux.
Gastronomie et savoir-faire, les saveurs profondes du centre Corse
La table du
centre Corse est une table de montagne, généreuse et sans artifice. Les
produits y arrivent directement de l'élevage, du jardin ou de la forêt, avec
une fraîcheur et une intensité aromatique que la chaîne de distribution longue
des villes a depuis longtemps édulcorées. Manger dans une auberge de village en
centre Corse, c'est s'asseoir à une table où l'on sait d'où vient le cochon,
qui a ramassé les châtaignes et depuis combien de générations la recette du
fromage frais est transmise dans la famille.
La
charcuterie corse du centre de l'île jouit d'une réputation qui dépasse
largement les frontières insulaires. La lonza et la coppa des éleveurs de
montagne, nourris d'herbes aromatiques et de glands, développent des arômes
d'une complexité qui surprend au premier goût et fidélise au deuxième. La
prisuttu, ce jambon sec affiné plusieurs mois en altitude dans les courants
d'air des bergeries, est une pièce de caractère que les charcutiers du centre
de l'île défendent avec un orgueil légitime.
Le fromage
de brebis produit dans les bergeries des hauteurs présente des profils très
différents selon les saisons et les terroirs. Le brocciu frais de printemps,
consommé avec un filet de miel de maquis du centre Corse, est l'une des
combinaisons gustatives les plus simples et les plus parfaites que cette île
ait inventées. Les marchés de Corte, animés le week-end, permettent de
rencontrer directement les producteurs, d'échanger quelques mots en corse ou en
français, et de repartir avec des provisions qui transformeront le pique-nique
du lendemain en festin alpin.
Les liqueurs
artisanales méritent également l'attention, la cédratine, le liqueur de myrte,
l'eau-de-vie de châtaigne constituent autant de digestifs qui ferment un repas
de montagne avec une touche d'intensité aromatique parfaitement accordée à la
puissance du paysage environnant.
Le centre Corse, l'aventure intérieure par excellence
Partir à la découverte du centre Corse, c'est accepter un voyage d'une autre nature. Pas de plage à portée, pas de marina animée, pas de boutiques de luxe en bord de mer. À la place, des crêtes qui coupent le souffle, des gorges où l'eau chante entre des parois de granit, des villages que le temps semble avoir épargnés par oubli ou par grâce, et une gastronomie d'une sincérité absolue. C'est une Corse qui ne cherche pas à séduire. Elle est simplement là, massive, belle, indifférente aux tendances, fidèle à elle-même depuis des siècles.








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