Petit train, Balagne, Corse
Il existe en
Corse une façon de voyager que ni la voiture ni le bateau ne peuvent reproduire,
s'installer dans les wagons ouverts du train de la Balagne au départ de Calvi,
laisser le quai s'éloigner dans un souffle de diesel et de sel, et regarder
défiler pendant une heure et demie l'un des littoraux les plus spectaculaires
de la Méditerranée.
Ce chemin de
fer côtier, surnommé affectueusement le Trinighellu par les Corses, relie Calvi
à l'Île-Rousse en longeant la mer à quelques mètres des vagues, s'arrêtant sur
demande devant des criques inaccessibles par la route et traversant des
paysages de maquis, de pinèdes et de falaises que les passagers des voitures ne
voient jamais.
En été, ce
trajet n'est pas seulement un moyen de transport, c'est une activité en soi,
une expérience sensorielle complète qui combine la liberté du voyage lent avec
l'intelligence d'un réseau qui dessert les plus belles plages de la Balagne
depuis Calvi sans jamais perdre de vue la mer.
Le Trinighellu de Balagne, un train pas comme les autres sur une ligne extraordinaire
Avant de
monter à bord, il faut connaître un peu l'histoire de ce train pour en mesurer
toute la saveur. La ligne qui relie Calvi à l'Île-Rousse en passant par le
littoral balanin est l'un des tronçons les plus anciens et les plus singuliers
du réseau ferroviaire corse. Construite à la fin du XIXe siècle dans un
contexte d'aménagement insulaire ambitieux, elle a survécu aux décennies de
concurrence automobile et à plusieurs projets de fermeture grâce à sa position
géographique irremplaçable, aucune route ne dessert les criques qu'elle borde,
aucun autre mode de transport ne permet d'accéder aux plages sauvages qu'elle
longe sans voiture ni randonnée.
Le matériel roulant est humble, à mi-chemin entre le train régional et le tramway, des voitures à bogies dont les fenêtres s'ouvrent en été pour laisser entrer l'air marin, des banquettes en bois ou en plastique selon l'âge des wagons, et parfois des voitures découvertes qui transforment le voyage en quelque chose qui ressemble à une promenade en terrasse mobile au-dessus de la Méditerranée.
Le
Trinighellu roule lentement, très lentement même selon les critères ferroviaires
continentaux, la vitesse de pointe sur ce tronçon côtier ne dépasse pas
quarante kilomètres à l'heure, ce qui permet aux voyageurs d'observer,
d'identifier les criques successives, de pointer du doigt les plages et de
décider spontanément à quel arrêt descendre.
Cette
lenteur est précisément ce qui fait le charme du voyage. On ne prend pas ce
train pour gagner du temps, on le prend pour en perdre le compte, dans le
meilleur sens du terme.
La ligne
opère en été avec une fréquence suffisante pour permettre un usage souple, descendre
à une plage, y passer la matinée, remonter à bord à midi pour rejoindre un
village, en redescendre en milieu d'après-midi vers une autre crique. Le ticket
journalier est l'accessoire indispensable du voyageur balanin qui veut composer
librement son itinéraire.
Départ depuis Calvi, la gare, le port et les premières minutes de voyage
Partir de
Calvi en train, c'est commencer le voyage depuis le cœur même de l'une des
villes les plus séduisantes de Haute-Corse. La gare de Calvi est posée à deux
pas du port de plaisance, à quelques centaines de mètres de la citadelle
génoise qui domine la baie depuis son promontoire.
Le quai est un espace de vie estival à part entière, les voyageurs en tenue de plage côtoient les locaux qui rejoignent l'Île-Rousse pour des courses ou des rendez-vous, les familles avec des enfants surexcités par la perspective du voyage équilibrent les vélos accrochés à l'arrière des wagons, et le chef de gare improvise parfois les horaires avec une flexibilité insulaire qui donne au voyage sa première saveur d'imprévu.
Les
premières minutes après le départ sont parmi les plus belles du trajet. Le
train longe la plage de Calvi sur toute sa longueur, offrant depuis la fenêtre
une vue inhabituelle sur les quatre kilomètres de sable fin qui constituent
l'une des plages les plus célèbres de Corse.
La citadelle
recule progressivement dans le cadre de la fenêtre, la pinède qui borde la
plage épaissit ses senteurs résineuses, et la mer, toujours à portée de regard,
commence à montrer ses variations de couleur entre le bleu clair des zones
sableuses et le vert profond des prairies de posidonies.
Puis le
train monte légèrement, traverse les premières collines du maquis, et
s'approche de la côte par intermittence selon le relief, révélant et cachant
alternativement la mer dans un jeu d'apparitions qui entretient l'attention des
voyageurs pendant tout le trajet.
La plage de Calvi, quatre kilomètres de sable fin entre citadelle et pinède
Il y a des plages qui n'ont pas besoin de superlatifs pour s'imposer. Celle de Calvi en fait partie. Longue de près de quatre kilomètres, elle s'étire depuis le pied de la citadelle génoise jusqu'à l'embouchure du fleuve côtier qui marque la limite sud de la ville, formant un arc de sable d'une régularité presque géométrique que la pinède borde sur toute sa longueur d'un rideau de parfums résineux. Cette plage est l'une des plus célèbres de Haute-Corse, et sa réputation repose sur des réalités concrètes que les visiteurs vérifient dès la première matinée passée sur le sable, un sable fin et clair d'une texture presque nordique, des eaux qui passent progressivement du turquoise pâle des zones peu profondes au bleu plus soutenu du large, une exposition plein ouest qui capte les lumières de fin de journée dans toute leur intensité dorée et rose.
Le matin, avant que l'affluence estivale n'investisse les transats et les
parasols des loueurs, la plage de Calvi appartient encore aux coureurs, aux
nageurs de l'aube et aux pêcheurs qui remontent leurs lignes depuis le sable
mouillé. C'est à cette heure-là qu'elle révèle sa beauté la plus franche, avec
la citadelle qui se découpe dans une lumière encore oblique et la silhouette
des montagnes du Monte Grosso en arrière-plan. La pinède qui borde la plage est
une particularité précieuse, elle offre un ombrage naturel et odorant qui
permet d'alterner baignade et sieste à l'abri du soleil de midi sans quitter le
périmètre balnéaire. Des sentiers s'y enfoncent, permettant des promenades
pédestres entre les pins parasols et les arbousiers qui couvrent le sol d'un
tapis roux en automne.
L'eau de la
plage de Calvi est surveillée, propre et régulièrement primée pour sa qualité
bactériologique, un gage de tranquillité pour les familles qui constituent une
grande partie de sa clientèle estivale. Les sports nautiques y sont nombreux,
portés par plusieurs prestataires installés en saison, paddle, kayak, pédalos,
location de matériel de plongée pour les excursions en autonomie vers les
rochers proches. La beauté particulière de cette plage tient peut-être à la
façon dont elle conjugue deux paysages normalement incompatibles, la grandeur
historique de la citadelle qui la surveille depuis le nord et la sauvagerie
relative de la pinède qui l'encadre à l'est. Entre les deux, le sable, la mer
et la lumière balanine font le reste avec une générosité naturelle que nulle
architecture hôtelière ne pourrait améliorer.
Les plages accessibles depuis le train, Bodri, Lozari et les criques sauvages
La grande
originalité du Trinighellu de Balagne, celle qui lui vaut sa réputation parmi
les amateurs de voyages atypiques de toute la Méditerranée, tient à ses arrêts
à la demande devant les plages. En plus des gares et haltes officielles, le
train s'arrête sur simple signal du voyageur devant un certain nombre de points
d'accès aux criques et aux plages sauvages du littoral balanin.
La plage de Bodri est l'une des premières de ces haltes remarquables, une plage de galets et de sable mixte, relativement sauvage, accessible uniquement par le train ou par un sentier de randonnée depuis la route nationale. Les familles qui y descendent en plein été y trouvent une ambiance de camping balnéaire improvisé, avec les hamacs tendus entre les pins et les pique-niques dans le maquis.
La plage de
Lozari, plus grande et plus ouverte, est l'une des plus fréquentées du tronçon
balanin, son accès depuis le train est direct, son eau peu profonde et claire,
et la pinède qui la borde offre un ombrage précieux aux heures les plus
chaudes.
Entre ces
deux destinations connues, une série de haltes moins officielles s'égrène le
long du trajet, des criques sans nom sur les cartes touristiques, des rubans de
sable encadrés de rochers où quelques serviettes de bain constituent toute
l'infrastructure balnéaire disponible.
Ces plages
sauvages accessibles par le train sont la promesse la plus exclusive que le
Trinighellu offre au voyageur patient et curieux, pas de parking, pas de
restaurant, pas d'animation organisée. Juste la mer, le maquis, et le prochain
train qui passera dans quelques heures pour récupérer ceux qui souhaitent
continuer le voyage.
Les villages de Balagne depuis le train, Algajola et ses haltes culturelles
Le
Trinighellu de Balagne ne dessert pas seulement les plages, il relie aussi
plusieurs villages et bourgs dont la visite enrichit considérablement
l'expérience du voyage.
Algajola est
l'une des haltes les plus séduisantes de la ligne, cette petite ville
fortifiée, dont la citadelle médiévale domine directement la plage depuis un
promontoire rocheux, est l'une des surprises architecturales et historiques de
la côte balanine. La plage d'Algajola, une des plus longues et des plus
régulièrement ventées de la Haute-Corse, est réputée auprès des amateurs de
sports nautiques et notamment des kitesurfers qui profitent du maestrale qui
souffle régulièrement sur cette portion du littoral.
La rue principale du village, avec ses quelques maisons en pierre génoise et ses terrasses de café ombragées, est agréable à parcourir le temps d'une halte avant de reprendre le train vers l'Île-Rousse ou vers Calvi selon la direction choisie.
Sant'Ambroggio
et Lumio, dans les collines au-dessus de la côte, sont accessibles depuis les
haltes du bas et constituent des destinations de randonnée courte depuis le
train, une montée à pied d'une demi-heure depuis la halte côtière permet
d'atteindre ces villages perchés dont les maisons en pierre calcaire et les
ruelles ombragées offrent la fraîcheur et le calme que le bord de mer ne
garantit pas toujours en plein été.
Les
panoramas depuis ces villages sur la baie de Calvi, l'archipel balanin et les
montagnes de l'intérieur sont parmi les plus beaux de la région et constituent
une récompense visuelle amplement proportionnelle à l'effort de la montée.
L'Île Rousse, terminus du voyage, la ville de Paoli et ses plages au bout de la ligne
Au bout de
la ligne, après une heure et demie de voyage depuis Calvi, l'Île-Rousse
apparaît depuis le train avec la même évidence que toutes les belles
destinations au terme d'un beau voyage, naturellement, sans dramatisation, dans
le cadre d'une fenêtre qui révèle progressivement le port, l'îlot de la Pietra
avec sa tour génoise et ses rochers de porphyre rouge, et la plage de sable fin
qui ferme la baie côté ville.
L'Île-Rousse
est une destination en soi, et beaucoup de voyageurs qui ont pris le train
depuis Calvi dans l'idée de passer la journée sur les plages du trajet se
retrouvent finalement à y prolonger leur séjour.
La ville, fondée en 1758 par Pascal Paoli avec l'ambition politique de concurrencer la Gênes de Calvi, a gardé de cette origine révolutionnaire un caractère affirmé, ses ruelles autour du marché couvert aux colonnes de granit, sa place Paoli ombragée de platanes centenaires, son port animé de pêcheurs et de plaisanciers composent une vie quotidienne méditerranéenne d'une authenticité précieuse.
Les plages
de l'Île-Rousse, protégées par la configuration naturelle de la baie et par la
présence de l'îlot qui brise les houles du large, sont d'une eau calme et peu
profonde qui en fait des destinations idéales pour les familles et pour ceux
qui cherchent la baignade tranquille plutôt que le surf.
Le marché du
matin, qui se tient sous les halles couvertes et leurs vingt et une colonnes de
granit classées, est l'un des plus agréables de la Haute-Corse, brocciu frais,
figues de Balagne, miels de maquis et charcuterie corse séchée composent une
sélection gustative qui peut seule justifier le voyage depuis Calvi.
La plage de l'Île Rousse, le sable roux sous l'œil de la tour génoise
L'Île-Rousse
est une ville qui a la chance de son nom. L'îlot de porphyre rouge qui ferme sa
rade du côté nord donne à la baie une personnalité visuelle immédiatement
reconnaissable, et la plage qui s'étire au pied de la ville en tire un bénéfice
lumineux que peu de plages méditerranéennes connaissent, la réverbération
chaude du porphyre dans la lumière de fin d'après-midi colore légèrement les
eaux de la baie d'une teinte cuivrée fugace, visible seulement quelques minutes
avant que le soleil ne bascule derrière les collines.
La plage de l'Île-Rousse est une plage urbaine au meilleur sens du terme, c'est-à-dire une plage qui s'inscrit naturellement dans la vie de la ville, accessible à pied depuis le marché couvert en quelques minutes, longée par une promenade ombragée de palmiers et de flamboyants qui constituent l'un des espaces de flânerie les plus agréables de Haute-Corse. Le sable y est fin, d'une teinte légèrement ocre qui tranche avec le blanc pur des plages de granit de la Corse-du-Sud, et l'eau de la baie, protégée du large par l'îlot et par la configuration naturelle de la rade, est d'une douceur et d'une transparence particulièrement appréciées des familles avec de jeunes enfants.
La plage de
l'Île-Rousse est découpée en plusieurs sections par les aménagements, un
secteur de plage libre, des secteurs concédés avec transats et parasols, et
vers l'extrémité est, une zone plus sauvage où la fréquentation diminue et où
les rochers qui entrent dans la mer créent des micro-criques idéales pour le
snorkeling. La tour génoise qui se dresse sur l'îlot de la Pietra est visible
depuis l'ensemble de la plage, ajoutant à la baignade une dimension historique
et visuelle que peu d'autres plages de la région peuvent offrir. Rejoindre
l'îlot à pied est possible à marée basse par un passage de galets, une petite
aventure de quinze minutes qui donne accès au sommet de la Pietra et à un
panorama circulaire sur la baie, la ville et les montagnes de la Balagne. Le
retour sur la plage depuis ce belvédère naturel produit à chaque fois la même
impression de justesse géographique, l'Île-Rousse est exactement là où elle
devait être, dans cette baie, sous cette lumière, entre cette mer et ces
collines.
Une journée en Trinighellu depuis Calvi
Un voyage en
train de Balagne se prépare avec quelques précautions simples qui transforment
une bonne expérience en journée mémorable.
Le ticket
journalier, valable pour monter et descendre à volonté sur toute la ligne dans
la journée, est la formule à adopter sans hésitation dès lors que l'on envisage
de multiplier les arrêts. Il s'achète directement à la gare de Calvi ou parfois
auprès du contrôleur à bord, selon les saisons.
La fréquence
des trains en été est suffisante pour permettre une flexibilité d'itinéraire
confortable, mais il est préférable de consulter les horaires le matin du
voyage pour éviter les longues attentes dans des arrêts sauvages sans ombre.
Prévoir de
l'eau en abondance est indispensable, les arrêts sur les plages sauvages
n'offrent aucun ravitaillement possible, et la chaleur de juillet et août sur
ce littoral exposé plein ouest est une réalité à ne pas sous-estimer. Un
équipement de snorkeling léger dans le sac de plage multiplie le plaisir des
criques inaccessibles par la route.
Partir tôt
depuis Calvi, vers sept ou huit heures du matin, permet de profiter des
premières heures de fraîcheur sur les plages du trajet avant que l'affluence
estivale n'arrive en milieu de matinée.
Prévoir une
table dans un restaurant de l'Île-Rousse pour le déjeuner constitue la
conclusion naturelle d'un voyage qui aura traversé la Balagne de ses plages les
plus sauvages à sa ville la plus animée, dans le rythme lent et délicieux d'un
train qui n'a jamais oublié que le voyage lui-même est une destination.
Le Trinighellu de Balagne, un voyage dans le voyage
Ce qui rend
le train de la Balagne depuis Calvi unique dans le paysage des excursions d'été
en Corse, c'est sa capacité à réunir en une seule journée plusieurs façons
différentes de vivre l'île.
La plage
sauvage accessible uniquement par lui, le village perché atteint à pied depuis
la halte, la crique sans nom découverte par hasard en regardant défiler le
paysage, la ville-terminus avec son marché et ses terrasses, autant de
séquences qui composent ensemble une expérience de voyage d'une richesse que ni
la voiture ni la location de bateau ne peuvent offrir avec la même spontanéité.








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