Les féeriques promenades en mer au départ d'Ajaccio et Porticcio
Le port Tino
Rossi s'éveille dans la lumière matinale. Les semi-rigides se balancent
doucement le long des quais, skippers affairés préparant l'appareillage. Face à
la place Foch et son marché bigarré, Ajaccio dévoile sa vocation
maritime millénaire. C'est ici, depuis ce port niché au creux du golfe, que
partent les promenades en mer les plus spectaculaires de Corse du Sud.
Embarquer à Ajaccio, c'est ouvrir les portes d'un territoire insulaire
où la roche se teinte de pourpre, où les eaux rivalisent de transparence, où le
patrimoine naturel côtoie l'héritage génois. Du lever au coucher du soleil, les
bateaux défilent vers des destinations mythiques, l'archipel flamboyant des
Sanguinaires tout proche, la réserve classée de Scandola au nord, les falaises
vertigineuses de Bonifacio au sud. Ajaccio se révèle comme un carrefour
maritime privilégié, point de départ vers ces théâtres naturels où la
Méditerranée déploie ses plus beaux atours. La cité impériale invite à larguer
les amarres.
Les îles Sanguinaires, joyau pourpre au seuil du golfe
À peine
quitté le port d'Ajaccio, l'embarcation met le cap vers l'ouest. Quinze
minutes suffisent pour atteindre l'archipel des Sanguinaires, cet ensemble de
quatre îlots de porphyre rouge qui gardent l'entrée du golfe depuis des
millénaires. Mezzu Mare, la plus imposante, dresse son phare blanc vers le ciel
depuis 1870. Les trois autres – l'Isolotto des Cormorans, Cala d'Alga et Porri
– dessinent une enfilade rocheuse d'une beauté sauvage.
Le nom même de ces îles attise la curiosité. Sanguinaires, le mot évoque le sang, la pourpre, le feu. Plusieurs hypothèses s'affrontent depuis des siècles. Certains y voient la teinte flamboyante que prennent les roches au coucher du soleil, quand les derniers rayons embrasent la diorite sombre d'une lumière cramoisie. D'autres évoquent les frankénies, ces plantes rases aux fleurs délicates qui tapissent les îlots et virent au rouge en fin de saison. Une troisième école penche pour une déformation du nom Sagone, ce golfe situé plus au nord.
Labellisé
Grand Site de France depuis 2017, l'archipel bénéficie d'une protection
stricte. Les goélands leucophées nichent ici par centaines, leurs cris
stridents résonnant contre les parois rocheuses. Les puffins cendrés, oiseaux
marins pélagiques, reviennent à la nuit tombée après leurs longues errances
océaniques. Les cormorans huppés sèchent leurs ailes déployées sur les rochers
affleurants. Cette concentration ornithologique justifie le classement Natura
2000.
Sur Mezzu Mare, accessible lors des escales, le patrimoine bâti témoigne d'une histoire tourmentée. La tour génoise du XVIe siècle veille toujours, malgré les assauts des tempêtes. Le lazaret construit en 1806 dresse ses ruines pittoresques, vestige d'une époque où les marins revenaient d'Afrique après la pêche au corail et devaient observer une quarantaine sanitaire. Le sémaphore désaffecté de 1865 contemple toujours le large, même si ses veilleurs ont déserté les lieux depuis 1955. Et le phare, automatisé en 1985, continue de balayer la nuit de son faisceau lumineux.
Alphonse
Daudet immortalisa ces îles dans ses Lettres de mon moulin, évoquant avec
lyrisme ce royaume minéral battu par les flots, "Figurez-vous une île
rougeâtre et d'aspect farouche ; le phare à une pointe, à l'autre une vieille
tour génoise où, de mon temps, logeait un aigle." Cette prose romantique
contribua à la renommée des Sanguinaires, attirant depuis lors des voyageurs en
quête d'absolu maritime.
Les excursions depuis Ajaccio permettent différentes approches. La promenade classique de trois heures longe la côte nord de la cité impériale, passe devant la villa du chanteur Tino Rossi, frôle la chapelle grecque édifiée pour les bergers hellènes réfugiés à Ajaccio, contourne la pointe de la Parata avec sa tour génoise plantée sur le promontoire, puis file vers l'archipel. Le soir venu, d'autres croisières se concentrent sur le spectacle du coucher de soleil, moment magique où la pierre vire à l'incandescent. À bord, dégustations de vins corses et planches de charcuteries ponctuent ces odyssées crépusculaires.
Cap au nord, Scandola, Girolata et les Calanques de Piana
Pour les
navigateurs en quête de grandeur, la promenade vers le nord constitue
l'excursion reine depuis Ajaccio. Le périple dure une journée entière,
car la réserve naturelle de Scandola se mérite. Trois heures de navigation
séparent le port Tino Rossi de ce sanctuaire classé au patrimoine mondial de
l'UNESCO. L'attente s'efface devant le spectacle qui surgit soudain.
Scandola se
dévoile comme un chaos minéral vertigineux. Les orgues de basalte rouge
plongent dans une mer d'un bleu profond, presque noir par endroits. La roche
volcanique, sculptée par l'érosion marine et éolienne depuis des millions d'années,
dessine des formes fantastiques, colonnes parfaitement cylindriques, grottes
béantes dans les falaises, arches naturelles sous lesquelles glissent les
embarcations. Le bateau s'approche au plus près des parois, révélant la
richesse de cette forteresse minérale.
La réserve abrite une biodiversité marine exceptionnelle. Les eaux cristallines laissent deviner les herbiers de posidonie ondulant sur les fonds rocheux. Les mérous, espèce protégée, patrouillent tranquillement entre les rochers. Les cormorans huppés se perchent sur les escarpements. Et parfois, les balbuzards pêcheurs survolent les flots, scrutant la surface avant de piquer sur un poisson imprudent. Ces rapaces maritimes, devenus rarissimes en Méditerranée, trouvent ici un havre préservé.
La
navigation se poursuit vers Girolata, hameau accessible uniquement par bateau
ou après une longue marche depuis le col de la Croix. Une poignée de maisons se
serre autour de la tour génoise, au fond d'une baie parfaitement protégée.
C'est l'escale déjeuner, moment suspendu où les passagers descendent à terre
pour déguster dans les restaurants les produits de la pêche locale, langoustes
grillées, loups en croûte de sel, daurades aux herbes du maquis. Le village
somnole dans sa torpeur estivale, préservé du tourisme de masse par son
isolement.
L'après-midi
réserve l'apothéose, les Calanques de Piana. Ces sculptures de granite rouge,
façonnées par l'érosion en formes délirantes, se dressent sur plusieurs
centaines de mètres de hauteur. Le bateau longe lentement ces murailles
fantasmagoriques où l'imagination voit surgir visages, animaux, forteresses
ruinées. Le Château Fort, l'Évêque, le Cœur, les rochers portent des noms
évocateurs. La lumière joue sur les parois, révélant des nuances infinies du
rose pâle au rouge sang.
La pause baignade s'effectue au pied du Capo Rosso, cette péninsule où la tour de Turghju veille depuis le XVIe siècle. L'eau y est d'une transparence hallucinante, révélant les fonds rocheux jusqu'à plusieurs dizaines de mètres de profondeur. Les passagers plongent depuis l'échelle de bain, savourant la fraîcheur délicieuse après les heures de navigation sous le soleil. Masques et tubas dévoilent un aquarium naturel où évoluent sars, girelles et pageots.
Le retour
vers Ajaccio s'effectue en fin d'après-midi, longeant la côte découpée
de la Balagne méridionale. Les passagers, grisés par cette journée
d'émerveillement, contemplent les montagnes corses se détachant sur le ciel
rosi. L'arrivée au port, vers dix-neuf heures, marque la fin d'une odyssée qui
laisse des souvenirs impérissables.
Route du sud, Bonifacio et l'archipel des Lavezzi
L'autre
grande destination maritime depuis Ajaccio se trouve à l'opposé, vers
l'extrême sud insulaire. Bonifacio, cité médiévale perchée sur ses falaises de
calcaire blanc, attire les regards depuis des siècles. La promenade en mer qui
y conduit constitue une aventure maritime majeure, réclamant également une
journée complète tant la distance est conséquente.
Le bateau
file plein sud, longeant d'abord la côte méridionale du golfe d'Ajaccio.
Les criques se succèdent, alternant plages de sable fin et promontoires
rocheux. Porticcio défile sur tribord, station balnéaire prisée des Ajacciens
en quête de rivages proches. Puis vient la réserve naturelle de Cerbicale et ses
îlots rocheux où nichent goélands et puffins. Le maquis descend jusqu'à la mer,
exhalant ses parfums de ciste et de myrte que les embruns portent jusqu'aux
passagers.
L'approche de Bonifacio procure un choc visuel. La ville haute se dresse au sommet d'une falaise vertigineuse, ses maisons aux façades ocre semblant suspendues dans le vide, défiant les lois de l'équilibre. Les fortifications génoises couronnent le promontoire, témoignant de l'importance stratégique de cette place forte qui contrôlait le détroit séparant la Corse de la Sardaigne. Le bateau s'engage dans les bouches de Bonifacio, ces eaux tourmentées où les courants violents et les écueils traîtres ont fait sombrer des centaines de navires au fil des siècles.
La visite se
poursuit par une escale permettant de gravir les escaliers taillés dans la
falaise, le célèbre escalier du Roi d'Aragon aux cent quatre-vingt-sept
marches, ou de flâner dans les ruelles médiévales de la citadelle. Les
boutiques d'artisans, les cafés ombragés, les églises romanes invitent à la
découverte pédestre. Mais la mer rappelle vite les navigateurs.
Cap est mis
sur l'archipel des Lavezzi, sanctuaire granitique situé à quelques milles au
large. Ces îlots parsemés de rochers aux formes sculptées par les éléments
offrent des paysages d'une beauté irréelle. Le granite poli par les vagues
prend des teintes grises et roses, contrastant avec le turquoise éclatant des
eaux peu profondes. Les plages de sable blanc, accessibles uniquement par
bateau, invitent à la baignade dans un décor de carte postale.
La réserve
naturelle des Lavezzi protège des fonds marins d'une richesse exceptionnelle.
Les posidonie forment des prairies sous-marines luxuriantes où se cachent
poulpes, seiches et hippocampes. Les mérous patrouillent entre les rochers. Les
bancs de sars et de castagnoles évoluent dans une eau d'une clarté sidérante.
Le mouillage dans ces eaux protégées permet une pause déjeuner mémorable, bercé
par le clapotis des vagues sur les coques.
Le retour
vers Ajaccio s'étire sur plusieurs heures, offrant le temps de digérer
cette journée intense. Les passagers, allongés sur les coussins du pont, se
laissent bercer par le ronronnement des moteurs et le défilé des côtes
sauvages. L'arrivée au port, en soirée, clôt une promenade qui aura révélé la
diversité stupéfiante des rivages corses.
Promenades intimistes, le golfe d'Ajaccio et ses secrets
Pour qui ne
dispose que de quelques heures, Ajaccio offre des échappées maritimes
plus courtes mais tout aussi séduisantes. Le golfe recèle de criques secrètes
et de plages accessibles uniquement par la mer, promesses d'escapades
intimistes loin des foules estivales.
Les
excursions vers la rive sud du golfe révèlent des rivages préservés. La plage
de Mare e Sole étale son sable blanc bordé de pins parasols. La plage d'Argent,
confidentielle, se love dans une anse rocheuse où l'eau prend des teintes de
lagon. Les embarcations mouillent à quelques mètres du rivage, permettant aux
passagers de rejoindre la plage à la nage ou de rester à bord pour savourer la tranquillité
des lieux.
Porticcio, station balnéaire située à vingt minutes de navigation depuis Ajaccio, propose de belles plages et une ambiance décontractée. Les navettes maritimes relient quotidiennement les deux rives du golfe, offrant une alternative pratique à la route côtière souvent congestionnée en période estivale. Cette traversée d'une demi-heure permet d'admirer Ajaccio depuis la mer, découvrant la ville impériale sous un angle inédit, la citadelle génoise dominant le port, la cathédrale baroque dressant son clocher ocre, les immeubles haussmanniens du front de mer alignés avec élégance.
Les sorties
en fin de journée privilégient l'atmosphère magique du crépuscule. Le soleil
décline vers l'horizon occidental, embrasant le golfe de reflets dorés et
cuivrés. Les montagnes qui encadrent Ajaccio se découpent en silhouettes
sombres sur le ciel flamboyant. Les îles Sanguinaires, à contre-jour, prennent
des allures de dragons pétrifiés. À bord, un apéritif composé de produits
insulaires – charcuteries, fromages, vins – accompagne ce spectacle naturel
quotidien qui ne lasse jamais.
Certaines
excursions proposent des formules plus sportives. Les sorties en jet-ski
permettent de longer rapidement les côtes, multipliant les escales baignade
dans des criques inaccessibles autrement. Les sorties en paddle ou kayak
offrent une approche plus contemplative, glissant silencieusement le long des
rochers où se cachent poulpes et anémones. Les baptêmes de plongée initient les
néophytes aux merveilles sous-marines du golfe, guidés par des moniteurs
passionnés qui dévoilent ce monde silencieux peuplé de mérous, murènes et
langoustes.
Le plaisir de naviguer depuis Ajaccio
Organiser sa
promenade maritime depuis Ajaccio nécessite quelques préparatifs pour
profiter pleinement de l'expérience. La saison s'étend d'avril à octobre, avec
des conditions optimales de juin à septembre. Le printemps et l'automne offrent
l'avantage d'une fréquentation plus modérée et de tarifs légèrement inférieurs,
tout en bénéficiant d'une météo généralement clémente.
Les tarifs
varient considérablement selon la destination et la durée. Une excursion de
trois heures vers les îles Sanguinaires débute autour de trente à quarante
euros par personne. Les croisières au coucher du soleil avec apéritif atteignent
cinquante à soixante euros. Les odyssées d'une journée vers Scandola ou
Bonifacio oscillent entre quatre-vingt-dix et cent quarante euros, repas inclus
selon les prestations. Ces prix s'entendent pour des excursions en groupe sur
des bateaux accueillant entre douze et cent passagers selon les embarcations.
Pour une
expérience plus exclusive, la location d'un bateau avec skipper permet de
personnaliser l'itinéraire et de naviguer en comité restreint. Les tarifs
grimpent en conséquence, mais le service sur mesure justifie l'investissement
pour qui recherche l'intimité et la flexibilité.
La
réservation s'effectue idéalement quelques jours à l'avance en haute saison,
car les places s'arrachent rapidement. Les prestataires sérieux disposent de
sites internet permettant la réservation en ligne sécurisée. Au port Tino
Rossi, plusieurs compagnies se partagent les quais, chacune proposant des
formules légèrement différentes. N'hésitez pas à comparer les offres et à lire
les avis avant de choisir.
Que mettre
dans son sac pour une journée en mer ? L'essentiel tient en peu de choses, maillot
de bain, serviette, lunettes de soleil, crème solaire haute protection,
casquette ou chapeau. Un coupe-vent léger s'avère précieux pour les moments de
navigation rapide. Bouteille d'eau et petit en-cas complètent l'équipement de
base, même si les excursions longues incluent généralement repas et boissons.
N'oubliez pas masque et tuba pour explorer les fonds lors des pauses baignade.
Les
conditions météorologiques dictent la navigation. En cas de mer formée ou de
vents violents, les sorties vers les destinations lointaines sont annulées par
sécurité. Les excursions vers les Sanguinaires, proches et protégées, restent
généralement possibles même par temps agité. Les compagnies proposent le report
ou le remboursement intégral en cas d'annulation météorologique.
Ajaccio, port d'attache vers l'émerveillement
Partir en
promenade depuis le port d'Ajaccio, c'est s'offrir bien davantage qu'une
simple sortie en mer. C'est pénétrer dans l'intimité d'une île farouche qui ne
révèle sa beauté profonde que depuis les flots. C'est comprendre pourquoi la
Corse porte le nom d'île de Beauté, surnom qui prend tout son sens face aux
Sanguinaires embrasées par le couchant, aux orgues vertigineux de Scandola, aux
falaises blanches de Bonifacio.
Ajaccio se révèle comme un carrefour
maritime privilégié, point de convergence d'où rayonnent les promenades vers
les sites les plus spectaculaires de Méditerranée occidentale. La cité
impériale ne se contente pas d'être la ville natale de Napoléon ou une étape
balnéaire agréable. Elle constitue la porte d'entrée maritime vers des
territoires que la terre refuse d'atteindre, vers ces rivages sauvages où seule
la navigation permet l'approche.
À bord des
embarcations qui sillonnent ces eaux depuis le port Tino Rossi, se dessine une
autre manière d'appréhender l'insularité corse. Le rythme ralentit, dicté par
les vagues et le vent. Les préoccupations terrestres s'évanouissent face à
l'immensité bleue. Les sens s'aiguisent, captant le parfum iodé des embruns, la
caresse du soleil sur la peau, le cri des goélands, la saveur saline sur les
lèvres.
Que l'on choisisse l'échappée crépusculaire vers les Sanguinaires, l'odyssée nordique vers Scandola, l'aventure méridionale vers Bonifacio, ou les promenades intimistes dans le golfe, Ajaccio offre l'embarquement vers l'émerveillement. Il suffit de descendre au port, de choisir sa destination, puis de se laisser porter vers ces horizons où la mer et la pierre composent une symphonie minérale qui ne cesse jamais de fasciner. L'île attend, révélant ses secrets à ceux qui acceptent l'invitation du large.








Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire